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Le bilinguisme en petite enfance

Dominique Germain, professeur en éducation à l’enfance au Collège Montmorency (Laval)

Au Québec, la question du bilinguisme des enfants, dès la petite enfance, n’est pas une question facile… Du moins, c’est une question qui soulève bien des passions et qui oppose plusieurs points de vue différents. Ce premier article sur le sujet a pour but d’en discuter un peu et de présenter les résultats de mes réflexions, de mes brèves recherches et de mes observations.

En tant que professeur en éducation à l’enfance au Collège Montmorency, je reçois régulièrement des questions de la part des étudiants concernant le bilinguisme chez les enfants de 5 ans et moins. On me demande si le fait de « bilinguiser » les enfants est une bonne chose, et surtout, on me demande comment procéder. Il faut dire que les étudiants et les étudiantes qui fréquentent le Collège Montmorency de Laval baignent de plus en plus dans un environnement multiculturel et que la maitrise d’une langue seconde, voire même d’une troisième langue, semble être pour eux quelque chose de normal et d’accessible.

Aborde-t-on le sujet du bilinguisme dans la formation en TEE ?

Dans la formation québécoise des éducateurs et des éducatrices à l’enfance, le sujet du bilinguisme chez les enfants n’est que peu abordé pour le moment, ce qui laisse ces étudiants et étudiantes bien souvent sans réponse satisfaisante et claire. Les raisons pour lesquelles le sujet n’est pas beaucoup abordé pour le moment sont assez simples : peu d’ouvrages pédagogiques utilisés dans la formation abordent ce sujet, et les cours reliés au développement du langage et de la communication sont déjà assez remplis de théorie spécialisée, traitant d’autres aspects importants et essentiels au domaine d’expertise.

Pour effleurer ce sujet, au Collège Montmorency, nous utilisons le livre Apprendre à parler avec plaisir (Apprendre à parler avec plaisir (Weitzman et Greenberg), publié par le centre Hanen de Torontocentre Hanen de Toronto. De ce livre de 396 pages, seulement 9 pages sont consacrées au bilinguisme. On y présente deux types de bilinguisme, le bilinguisme simultané et le bilinguisme successif. On parle de bilinguisme simultané lorsque l’enfant apprend deux langues en même temps, et de bilinguisme successif lorsque l’enfant a déjà appris sa langue maternelle avant l’âge de 3 ans et qu’il apprend ensuite une langue seconde (Weitzman et Greenberg). Les auteurs offrent ensuite aux éducateurs et éducatrices des stratégies pour soutenir les enfants qui apprennent une langue seconde et pour soutenir les familles. Il n’est pas question dans cet ouvrage de structuration des activités ou de matériel pédagogique pour favoriser le bilinguisme.

Et sur le terrain des enfants ?

Sur le terrain des enfants, c’est-dire dans les Centres de la petite enfance (CPE) et dans les garderies privées, il n’y a pas d’unanimité sur le sujet.Le programme éducatif « Accueillir la petite enfance1  », publié par le Ministère de la Famille et des Ainés, ne présente pas de principe ou de recommandations sur le sujet, ni de référence pour les personnes qui seraient intéressées par le bilinguisme des enfants. Offrir un environnement bilingue ou favorisant le bilinguisme chez les enfants est donc relégué aux services de garde, CPE ou garderies, qui le font à leur manière et avec les moyens disponibles… Le résultat est simple : chacun fait ce qu’il veut, comme il le peut !

Je fréquente les CPE et les garderies de la grande région métropolitaine de Montréal depuis 1999, et je peux affirmer que j’ai vu bien des pratiques différentes… Pour plusieurs parents et intervenants en petite enfance, il est important que les enfants de 5 ans et moins soient mis en contact dès la petite enfance avec l’autre langue, celle qui n’est pas parlée à la maison et qui est une langue officielle au Canada. Les familles francophones souhaitent généralement que leur progéniture soit mise en contact avec la langue anglaise et qu’elle soit maitrisée, ou presque, lors de l’entrée à l’école maternelle. Les familles anglophones souhaitent la même chose, mais pour la maitrise de la langue française, et les familles qui ne parlent ni français ni anglais à la maison souhaitent que les années passées au service de garde puissent aider leurs enfants à maitriser la langue française ou anglaise (selon les choix de la famille), voire même les deux langues dans certains cas. Pour répondre à tous ces souhaits parentaux, les services de garde offrent des services éducatifs « dits bilingues » aux enfants, pour que ceux-ci puissent apprendre les deux langues officielles du Canada pendant leurs premières années de vie. Mais comment cela se passe-t-il ?

Quelques observations…

Les observations que j’ai faites jusqu’à maintenant me portent à affirmer, sous toutes réserves, que les personnels éducateurs n’ont malheureusement pas de référence ou de fondement pédagogique pour appuyer leurs pratiques. Ce qu’ils font, selon moi et selon mes observations, ils le font d’instinct ou ils répètent une formule qu’ils jugent efficace. La plupart des personnels que j’ai observés sur le terrain s’adressent aux enfants dans les deux langues (anglais et français), ce qui a pour résultat que les enfants entendent souvent les mêmes choses, mais traduites dans « la langue de l’autre ou dans leur langue ». Il arrive aussi que les éducateurs et éducatrices parlent aux enfants dans leur langue maternelle, pour que ceux-ci comprennent bien les consignes, en se disant qu’ils seront, de toute façon, baignés dans le bilinguisme pendant la journée. Dans certains cas, les éducatrices et éducateurs prévoient une période de « cours de langue », pour approfondir une des deux langues officielles canadiennes, à la demande des parents utilisateurs des services. Les personnels éducateurs, qui ne sont pas formés pour enseigner les langues, se retrouvent souvent avec cette tâche complexe, sans trop savoir comment faire, mais sachant qu’il y a plein d’attentes de la part des parents…

Lors d’une supervision de stage dans un lieu se disant bilingue, j’ai pu approfondir le sujet avec une étudiante qui s’intéressait particulièrement au bilinguisme chez les enfants. Comme cette étudiante était très intéressée par le sujet, nous avons décidé d’analyser ensemble les comportements des éducatrices qui l’accueillaient en stage et les comportements des enfants. Notre constat fut le même : les éducatrices traduisaient tout ce qu’elles disaient aux enfants dans les deux langues, ceux-ci leur répondaient seulement quand elles s’adressaient à eux dans leur langue maternelle, un peu comme s’ils savaient d’avance qu’ils n’avaient pas besoin de faire d’efforts pour comprendre la langue de l’autre, car la traduction allait venir de toute façon. J’ai fait aussi ces observations et constatations dans d’autres lieux par la suite. Sachant cela, même si ma démarche n’a pas la prétention d’être scientifique, on pourrait le questionner sur l’efficacité de cette pratique, qui semble être assez répandue au Québec.

Du côté de l’Europe…

En 2013, lors d’un projet pédagogique dans le cadre de mon travail, je me suis retrouvé à Mulhouse2 , plus précisément au Centre de formation d’éducateurs de jeunes enfants (CFEJE) de la ville, pour tisser des liens entre les formateurs de cette école et le département de TEE de Montmorency. Après une présentation que j’ai faite du système québécois des services à l’enfance, j’ai eu la chance de discuter avec la directrice du jardin d’enfants « BierlehofBierlehof », situé à Neuenburg an Rhein3, du côté de l’Allemagne, et d’être invité à passer un peu de temps au Kindergarten4 pour observer les pratiques bilingues mises en place dans ce lieu d’accueil d’enfants situé près la frontière de la France et de l’Allemagne. Comme je m’intéressais à la culture allemande depuis plusieurs années, et que je parlais assez la langue pour avoir une discussion simple, c’est avec plaisir que j’ai accepté l’invitation.

Au Kindergarten BierlehofKindergarten Bierlehof, les personnels de la petite enfance travaillent en dyade. Les groupes d’enfants sont pris en charge par deux intervenants parlant deux langues différentes : une personne parle seulement le français avec les enfants et l’autre parle seulement l’allemand. L’éducatrice francophone ne parle pas allemand avec les enfants, même lorsque ceux-ci s’adressent à elle dans la langue de Goethe, et l’éducatrice allemande ne parle pas français avec eux. Cela a pour résultat que les enfants doivent faire des efforts pour comprendre la langue qui leur est seconde (ou qui le deviendra), et que le personnel doit utiliser des mots plus simples, des explications et des synonymes pour se faire comprendre des enfants. Donc, tout le monde apprend au fil des jours, de façon simple, par des jeux, activités, chansons, histoires, discussions, etc.

Le principe de Ronjat : une langue, une personne

Au jardin d’enfants Bierlehof de Neuenburg et dans d’autres Kindergarten en Allemagne, on applique un principe commun pour favoriser le bilinguisme chez les enfants que l’on appelle le principe de Ronjat . Les auteurs que j’ai consultés pour réaliser un travail de recherche sur ce sujet, dans le cadre d’un cours sur la culture allemande, parlent tous du principe « une personne, une langue », ce qui est appelé « le principe de Ronjat » ou la loi de Grammont

«Ronjat, marié à une allemande, avait décidé d’élever leur fils Louis dans les deux langues française et allemande. Son collègue, le phonéticien M. Grammont, lui conseilla d’appliquer dès le berceau une règle très simple : c’est la langue maternelle de chaque parent qui doit être utilisée lorsque celui-ci s’adresse à l’enfant, et non la langue de l’autre » (Hagège p. 41).

Concrètement, sur le terrain, lorsqu’on applique ce principe, on comprend que chacun des groupes d’enfants est sous la responsabilité de deux personnes qui travaillent en équipe, et que ces deux personnes parlent deux langues différentes, les langues qui sont utilisées dans le lieu d’accueil des enfants. Ce qui est donc vécu au jardin d’enfants Bierlehof correspond totalement au principe de Ronjat.

En naviguant sur les sites internet des différents jardins d’enfants allemands, on peut trouver d’autres lieux d’accueil d’enfants qui mettent en application le principe de Ronjat. Par exemple, à la KiternelleKiternelle Les P’tits Loups de Berlin, chaque éducatrice communique avec les enfants dans sa langue maternelle, suivant le principe : une personne incarne une langue » (L'équipe de direction - Les p'tits loups).

Quelle conclusion en tirer ?

Ce bref article sur le sujet du bilinguisme en petite enfance n’a pas la prétention de pouvoir révolutionner ni réformer les services éducatifs du Québec, mais plutôt de démontrer qu’il est possible d’offrir aux enfants un lieu de vie favorisant le bilinguisme de façon structurée en se basant sur des principes pédagogiques efficaces. Si les services à l’enfance du Québec se penchaient vraiment sur la question, ils pourraient s’inspirer du principe de Ronjat, le comprendre, le décliner et articuler les pratiques pédagogiques ainsi que la structuration générale du lieu pour que les interventions quotidiennes, auprès des enfants et des familles, favorisent vraiment le bilinguisme… Ce serait un bon défi !

Médiagraphie

Hagège, Claude. L'Enfant aux deux langues. Paris: Odile Jacob, 2012.

L'équipe de direction - Les p'tits loups. Les petits loups. s.d. 1 décembre 2016. http://www.petitsloups.de/http://www.petitsloups.de/

Collaboration : Marie-France Guérin et Sylvie Roberge, enseignantes au Collège Montmorency (Laval).

1 Il s’agit du programme éducatif auquel les services de garde éducatifs doivent se référer. https://www.mfa.gouv.qc.ca/fr/publication/Documents/programme_educatif.pdf

2 Mulhouse est une des trois principales villes de la région de l’Alsace, située à quelques kilomètres de la Suisse et de l’Allemagne.

3 Traduction française : Neuchâtel sur la Rhin

4 Traduction : Jardin d’enfants

Voir aussi:

Documents à télécharger, si vous le désirez:

Image provenant du site de bazzo TV - Fil Twitter

Note de l'AEETÉE: Nous publions ici un article produit par Mme Danielle Carbonneau, enseignante en TÉE au Cégep du Vieux-Montréal. Danielle a su synthétiser les principaux éléments du débat autour des tout-petits lors de la soirée BAZZO du 30 août 2016. Souhaitons que vous serez nombreuses et nombreux à donner suite aux interrogations soulevées lors de cette émission.

Un site, parmi d'autres sûrement, vous permet d'émettre vos idées ou vos commentaires, allez-y nombreux et peut-être que les babines de M. Proulx vont finir par suivre les bottines du bon sens. Pour y aller cliquez ici.Pour y aller cliquez ici.

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